Les boules!

13 Feb 2017

Cher journal, l'histoire suivante (hallucinante mais vraie) m'a été contée:
Un jeune plasticien belge se préparait à une exposition prometteuse à Luxembourg-Ville. Cette exposition devant lui rapporter une belle visibilité, ce jeune homme a donc manifesté une ambition et un enthousiasme non pas excessifs mais forts.
S'inspirant d'une de ses oeuvres précédentes ("Marée d'angoisses" - 2012) composée de multiples petites boules noires collées et enfouies sur une plasticine sablée, notre artiste s'est mis en quête d'élaborer une seconde version plus large; il a donc commandé sur un site chinois bien connu 200 boules noires de plastique à un prix convenable. (Il a même vu un peu plus large, "au cas où" et en a réclamé 220.)
Trente jours plus tard, un avis recommandé l'invitait à contacter de toute urgence le service des douanes belges pour s'acquitter d'une amende ("importation non-conventionnée et TVA non-déclarée") et récupérer son colis exposé sur 27 mètres cube. Croyant à une erreur grossière, il a contacté, nonchalant, les services susmentionnés.
Heureusement qu'il était assis: il lui a été signifié qu'un chargement de 220.000 boules de plastique "non-certifiées conformes EC" l'attendait à Anvers. L'amende pour non-déclaration d'une importation non-conforme était de 1500€ (comprenant la tva non-déclarée sur le produit d'achat). Ce à quoi serait rajouté 50€ par jour si, à compter du 15 décembre 2016, il venait à ne pas libérer le hangar des douanes de cet énorme et embarrassant chargement.
Une fois passé le coup de massue (comment ne pas avoir compris que chaque boite commandée contenait 1000 pièces?), un exercice de résilience et de souplesse s'imposait: que faire de 220.000 boules de plastique non-conformes EC?
Les foutre à la déchèterie? (Refusées car lot non-conforme.) Les donner au Ministère de l'Éducation pour les écoles et les plasticiens en herbe de Wallonie? (Non-conformité EC ici encore: refus catégorique.) Les donner à une association pour monter un buzz autour d'un fait divers? Genre les déverser dans la Meuse pour s'offusquer des comportements des politiciens liégeois ou encore devant l'ambassade américaine pour sensibiliser Trump à un concept à méditer? (Aucune association contactée n'a souhaité prendre le tempo.) Les proposer à la salle de concert rock "La Boule Noire" à Paris pour une déco à l'foufelle? (Ils ont cru à une blague.) Se confier à un chanteur de rock belge pour qu'il écrive vaguement sur le sujet dans son journal? (Voilà qui est fait, humblement.)
Voilà donc notre artiste qui se voit, tous les soirs, clandestin de la boule chinoise, contraint à faire le tour de la ville dans laquelle il habite pour se délester de sacs contenant une cinquantaine de boules dans les poubelles publiques. Sachant qu'il remplit une vingtaine de poubelles par soir, combien de temps lui faudra t-il pour se débarrasser de son forfait stocké en urgence dans le jardin de ses beaux-parents outrés par tant de bêtise? Un peu plus de 7 mois, avec une discipline quotidienne, d'après mes calculs.

Il est déprimé mais il est artiste, vrai, moderne, urbain, dont l'oeuvre est presque un chef d'oeuvre si elle était plus reconnue. Tous les soirs, en toute discrétion, il offre une performance sur le consumérisme, l'import-export et le surréalisme dans l'obscurité d'une ville en hiver.

Magnifique.

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